Le 1er octobre, la Ville de Lille a accueilli la 6e Journée interrégionale du cycle dédié aux 10 ans de la loi LCAP, organisée par Sites & Cités remarquables de France. Réunissant environ 160 participants (sur place et en ligne) au Théâtre du Nord, cet échange entre les régions Hauts-de-France et Île-de-France a dressé un premier bilan de la loi. Il a exploré une problématique centrale pour les centres anciens : comment garantir l’habitabilité dans les quartiers patrimoniaux ?
1. Ouverture institutionnelle
Stéphane Baly, 1er adjoint au maire de Lille, a ouvert les débats en alertant sur la vacance des étages au-dessus des commerces. Selon lui, la reconquête résidentielle nécessite une régulation du marché et la fixation d’un objectif de 40 % de logements abordables pour garantir la mixité sociale. Face au changement climatique – 5 périodes caniculaires subies dans l’année 2026 -, l’enjeu majeur est de concilier patrimoine et transition écologique pour éradiquer les passoires thermiques.
Émilie Bigorne, adjointe au maire d’Arras et vice-présidente de Sites & Cités remarquables de France, a présenté le réseau qui compte 330 adhérents et concerne près de 2 000 communes. L’association agit comme un centre d’expertise et de formation sur les problématiques des centres anciens (urbanisme, habitat, transition écologique, valorisation des patrimoines). Le projet du « Bilan des 10 ans des SPR », dont la rencontre de Lille est une étape clé, donnera lieu à une publication de synthèse en 2027.
Estelle Guille des Buttes, directrice régionale adjointe des affaires culturelles de la Région Hauts de France, a insisté sur l’obligation de croiser les politiques publiques (logement, climat, espaces verts, sécurité). Elle a réaffirmé l’importance cruciale de l’expertise des Architectes des Bâtiments de France (ABF), rappelant le soutien de la ministre de la Culture au maintien de leur avis conforme au sein des Sites Patrimoniaux Remarquables (SPR).
2. Portraits régionaux des SPR en Hauts-de-France & Île-de-France
Delphine Droussent (DRAC Hauts-de-France) a partagé les indicateurs clés de la région :
- 46 SPR et 3 270 monuments historiques répartis sur 5 départements
- 11 SPR à l’étude, représentant une progression de plus de 25 %
- 60 % des SPR sont encore régis par d’anciennes ZPPAUP, parfois obsolètes face aux enjeux climatiques actuels
- Soutien financier de la DRAC à hauteur de 80 % pour les études et 50 % pour la rédaction des règlements. Le SPR doit être une co-construction étroite entre l’État et les élus locaux
Katya Samardzic (DRAC Île-de-France) a présenté la cartographie francilienne :
- 64 SPR, dont près de 80 % (50 sites) situés en Grande Couronne
- Typologie des communes : 44 communes de moins de 20 000 habitants, 15 communes de taille moyenne (20 000 à 100 000) et 5 grandes villes
- Leviers : 7 territoires en démarche Action Cœur de Ville (ACV) et 8 en Petites Villes de Demain (PVD)
- Règlements : 5 PSMV, 9 PVAP (existants ou en cours) mais encore 50 issus d’anciennes ZPPAUP/AVAP
Pour être efficace, la mise en place d’un règlement de SPR doit expliciter clairement ses objectifs, s’entourer des compétences adéquates, adopter un calendrier réaliste et installer une commission dédiée.
3. Table ronde 1 – Habitabilité des SPR en question : qualité, usages, financements
L’idée d’habitabilité
Florence Sirot, directrice de Sites & Cités, a posé les notions d’habitabilité. Elle englobe le confort du logement (thermique, sanitaire, orientation) mais aussi la qualité de son environnement (calme, services, espaces extérieurs). En SPR, la situation reste complexe : 9 % des ménages vivent en situation de précarité et la vacance y atteint 16 % (le double de la moyenne nationale). Résorber cette vacance répond à trois défis : la sobriété foncière, l’adaptation du bâti aux modes de vie actuels, et le développement de programmations innovantes.
Adapter le bâti sans le figer
Julie Charrier, architecte du patrimoine au sein de l’Atelier Prost, a illustré l’évolution du bâti ancien à travers les exemples de Roubaix et de Saint-Omer :
- Intégration de la pleine terre, de la renaturation et de la désimperméabilisassions dans les documents d’urbanisme
- Solutions techniques d’habitabilité respectueuses : accès aux étages, divisions ou regroupements de logements
- Rappel technique : l’isolation des combles reste prioritaire car jusqu’à 30 % des déperditions thermiques se font par la toiture. Les centres historiques ne doivent pas devenir des « villes sous cloche »
L’innovation sociale avec l’ANAH
Bastien Lainé, experts en quartiers anciens au sein de l’ANAH a présenté des expérimentations d’habitats participatifs et inclusifs pour réinvestir les immeubles vacants :
- Habitat participatif : Exemple à Anères avec la transformation d’une friche en 20 logements performants (étiquette B) intégrant des espaces communs et un tiers-lieu
- Habitat inclusif : Exemple à Liévin avec une ancienne maison de mine réhabilitée pour des travailleurs en ESAT via une foncière solidaire
Recalibrer les outils financiers
Xavier Mikalef, expert Ixos Real Estate, a souligné le décalage entre les dispositifs du neuf et de l’ancien. Le dispositif Malraux ne génère que 2 000 à 2 500 logements par an contre 50 000 à 60 000 pour le Pinel, alors que la hausse des taux d’emprunt (passés de 1 % à 4 %) fragilise l’équilibre économique des opérations privées. Face à ces problématiques, il a proposé plusieurs pistes :
- Revenir à l’esprit du dispositif Malraux d’avant 2009, en intégrant le propriétaire occupant
- Traiter le Denormandie à l’échelle de l’immeuble, avec un DPE minimal
- Adapter le Jeanbrun pour l’ancien (objectifs énergétiques plus réalistes)
4. Table ronde 2 – Intelligence collective au service de la désirabilité des centres anciens
Laon : Un accompagnement au plus près des pétitionnaires
Clément Mangot, Directeur Action Cœur de Ville à Laon, a exposé la stratégie globale de la ville associant coercition et accompagnement :
- Le ravalement de façade obligatoire agit comme un déclencheur pour remettre les biens sur le marché ou lancer des rénovations lourdes
- Une concession d’aménagement de 30 M€ sur 15 ans soutient cette dynamique, avec une participation communale à hauteur de 1 M€/an
- Les exigences de qualité sont strictes : logements d’au moins 40 m², étiquette énergétique C minimale et aménagement d’espaces extérieurs, avec l’appui technique du CAUE et du service Ville d’art et d’histoire
Arras : Une approche partenariale et intégrée
Maximilien Dumoulin (Responsable Cohérence & Qualité du projet urbain) a présenté la méthode arrageoise, fondée sur la transversalité et la proximité :
- Création d’une organisation intégrée entre la ville et la communauté urbaine
- Déploiement d’outils de contrôle : permis de louer, permis de diviser, ravalement obligatoire
- Mise en place d’un observatoire parcellaire et d’une prospection foncière pour faire correspondre les profils d’investisseurs avec les opportunités du territoire. Cela permet de réhabiliter environ 50 logements par an (ex. transformation d’un ancien couvent)
Moret-Loing-et-Orvanne : pédagogie dans les petites communes
Brice Gruet, adjoint au maire à Moret-Loing-et-Orvanne, a partagé les défis d’une commune nouvelle de moins de 20 000 habitants :
- Lancement d’une OPAH-RU (2023-2028) ciblant une centaine de logements (25 % de l’objectif atteint)
- Incitation par une opération façades (aide allant jusqu’à 5 000 €) et mise en place d’une taxe sur la vacance
- Dialogue constructif entre Commune, l’ABF et porteurs de projets : Exemple, isolation thermique par l’intérieur (ITI) côté rue et acceptation d’une isolation par l’extérieur (ITE) côté cour
- Articulation du SPR et révision du PLU qui permet outre de redynamiser le centre ancien et de favoriser la mixité de favoriser la sobriété foncière par politique de réhabilitation (13 hectares économisés)
Lille : vers un PSMV bas carbone
Stéphane Baly, adjoint au Maire, a détaillé la stratégie lilloise pour renouveler l’habitabilité du centre :
- Révision du PSMV pour créer le 1er PSMV bas carbone de France
- Expérimentation d’un diagnostic structurel obligatoire tous les 10 ans dans le Vieux-Lille
- Instauration d’une servitude de mixité sociale et régulation stricte des meublés touristiques
- Priorité donnée à la transition écologique : végétalisation des cœurs d’îlots, réintroduction de l’eau en ville et création d’une foncière commerciale métropolitaine pour traiter la vacance des étages supérieurs
Florence Sirot a clos les échanges en synthétisant les grands leviers d’action :
- Concevoir la règle patrimoniale comme un projet négocié et non figé
- Encourager activement les nouveaux usages et les formes d’habitats collaboratifs
- Moderniser et adapter les outils fiscaux au bâti ancien
- Diversifier les profils d’investisseurs et renforcer l’action partenariale
La journée s’est achevée par deux parcours de visite du Site Patrimonial Remarquable de Lille, permettant d’illustrer concrètement plusieurs des thématiques abordées durant les échanges.
Cette rencontre s’inscrit dans le cycle national des Journées inter régionales consacré aux 10 ans de la loi LCAP. Le prochain rendez-vous se tiendra le 10 novembre à Annecy autour de la thématique de l’équilibre entre l’attractivité touristique et le bien être des habitants.
Sites & Cités remarquables de France remercie la ville de Lille pour son accueil ainsi que l’ensemble des participants, intervenants et partenaires qui ont contribué à la réussite de cette journée.

